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Après l’apocalypse

Dernière mise à jour : 26 déc. 2020

"Atlantis" imagine un paysage quasi désertique. On y lit catastrophe environnementale, sociale et humaine dans le Donbass.

Un amour improbable et comme ultime sursaut de résistance contre l'inhumanité. "Atlantis"
Un amour improbable et comme ultime sursaut de résistance contre l'inhumanité. "Atlantis"


Identification de dépouilles. "Atlantis"
Identification de dépouilles. "Atlantis"

Réalisé par Valentyn Vasyanovych, Atlantis est une œuvre austère, épurée, à la photographie plasticienne. Volontairement dénué de densité narrative, l’opus s’inspire de la détérioration tragique de la qualité de l’eau dans les territoires de l’Ukraine sous tension. La fable se déroule donc dans un avenir proche, en 2025 après une guerre dont les belligérants ne sont jamais cités.


Le décalage temporel est suffisamment léger pour que l’histoire reste suspendue au réel. Soit au lendemain du conflit actuel opposant les forces loyalistes ukrainiennes, les séparatistes et la Russie notamment dans la partie orientale du pays. Une guerre ayant fait 13'000 morts, 1,5 million de déplacés internes, 1 million d’exilés à l’étranger. Le conflit a aussi engendré un «Tchernobyl chimique» au Donbass.


Désastre infini


Incarné par Andriy Rymaruk, authentique vétéran de guerre, Sergiy est un ex-fantassin souffrant d'un syndrome post-traumatique. Il décide de rejoindre une organisation réellement existante, la Mission Tulipe noire. Celle-ci déterre des corps qui n’ont pas eu droit à un vrai enterrement, des dépouilles appartenant à des «gens qu’ils ont laissés derrière». Sous une pluie battante accompagnée des deux uniques et lents travellings avant du film, l’homme rencontrera une forme d’amour vitalement incontournable.

L’atmosphère du long-métrage est crépusculaire, bien que souvent rendue par des luminosités blafardes. Ainsi lors d’une séance chronométrée de tirs au pistolet par une paire de soldats sur cibles d’entraînement évoquant de loin en loin le surréalisme ludique, cruel et absurde du film Sonatine signé du cinéaste japonais Takeshi Kitano.


L’usine aux rougeoiements comme infernaux, les immeubles décrépis qui abritent des pianos en ruines et des télévisions éventrées. Proche de Stalker de Tarkovski et no man's land ravagé, évoquant ponctuellement la dystopie de George Orwell, 1984, le film arpente en séquences immobiles quasi photographiques la catastrophe multiforme minant le Donbass. Un désert hanté de cadavres à identifier.


Lieux atypiques


En entretien, le réalisateur explique: «J’aime placer mes personnages dans des lieux atypiques. Le Donbass correspondait parfaitement parce que j’ai passé longtemps là-bas et maintenant, c’est vraiment comme la Zone dans Stalker de Tarkovski. Je dirais qu’il y a plusieurs niveaux différents à cette histoire, mais ce désastre écologique est quelque chose qu’on vit déjà. C’est comme Tchernobyl, pourrait-on dire. Le problème est que ce genre de choses n'arrive pas du jour au lendemain. C'est pour ça que les gens n'y font pas trop attention au début.» Ainsi pour empêcher la progression de l’ennemi, les camps en présence du conflit ukrainien ont réellement déclenché des incendies tactiques dans des portions de forêt.


Valentyn Vasyanovych fut le chef opérateur de l’hypnotique et mutique The Tribe (2014) de Myroslav Slaboshpytskiy. En nous confrontant à des dialogues uniquement corporels au détour notamment d’un plan séquence - parmi les plus éprouvant jamais réalisé - documentant l’avortement sans anesthésie d’une adolescente. Une dérangeante immersion au coeur d’un institut pour sourds et muets, microcosme permettant une radiographie de la société ukrainienne contemporaine.

Bertrand Tappolet


#Atlanis #Donbass #ValentynVasyanovych




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