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La mourir en face

Le metteur en scène belge Alain Platel allie les images de Louise sur son lit d’agonie avec le Requiem mozartien métissé de world musique et danses populaires africaines. Troublant.

"Requiem pour L.": la fête comme palliatif à la disparition et manière de saluer la mémoire de la défunte.


Musiques du monde en une ultime demeure.

Requiem pour L. invite à explorer et saluer le fait de mourir en mêlant traditions européennes et africaines. Le spectacle metteur en scène Alain Platel, créateur il y a plus de trois décennies des Ballets C de la B jouant notamment sur le corps handicapé, le tabou et les non-dits, et Fabrizio Cassol. Ce dernier est un compositeur défricheur de musicalités alliant réinvention des traditions et expression dansante mosaïque façon Gotham Project.


Cimetière arty


Rappelant des stèles mortuaires, des cubes noirs de différentes hauteurs évoquent sur scène le mémorial de l’Holocauste à Berlin, constitué de 2711 blocs en béton, rectangulaires de hauteurs différentes assemblés en damier. Entre un accordéoniste à l’ample chevelure 18e jouant un motif célèbre du Requiem de Mozart. Comme dans une veillée funèbre qui n’aurait pas oublier la joie festive de célébrer ceux qui nous quittent, Il est rejoint dans une lente procession entre les tombes stylisées par un baryton et une soprane sud-africains (Owen Metsileng et Nobulumko Mngxekeza), une haute-contre brésilien, une trinité de choristes issue des Congo Kinshasa et Brazzaville, deux guitaristes…

Agrégeant rythmes africains, effluves jazzy et atmosphères lounge, la bande son live n’interrompra son cours qu’à de rares reprises. Plus tard, des mouchoirs blancs animés en rythme, des vestes lancées comme terre sur une tombe, des chœurs allant vers des ensembles chorégraphiés, mains en ailes d’oiseaux voletant, paumes scandant les cuisses.


Communauté


Chanteurs et musiciens forment enfin une communauté soudée pour entonner un Miserere nobis d’une grande pureté. Que voit-on surtout, et par trop éprouvante, voire bouleversante image iconique pour certain.e.s, dans Requiem pour L. ? L. alias Lucie, ancienne spectatrice engagée pour le féminisme et l’Afrique. Sur écran géant, la vidéo au défilement ralenti et arty dans un noir-blanc à la gamme étendue de gris de Louise, enseignante engagée et féministe, faisant son dernier voyage vers l’au-delà. Elle impressionne rétine et mémoire comme rarement.


Sur son visage de mourante, passe tour à tour les expressions inconscientes du mourir en temps réel. De l’apaisement, on glisse vers le rictus façon Joker, le sentiment d’un être en train de se noyer, une aura qui voit son image fantôme quitter son corps et la fixité de sa bouche ouverte. Episodiquement, les personnes l’entourant prodiguent gestes, ultimes paroles devinées de réconfort, tant le film reste mutique.


Mourir, chanter, danser peut-être


La mort aussi inéluctable que scandaleuse est ici à vivre et éprouver par procuration et projection auxquelles le regardeur ne peut se soustraire. Prise d’otage du regard ou révélation du rarement dévoilé ainsi, le mourir sortant de l’intimité ou de l’univers des soins palliatifs et de «confort» comme l’avait déjà dépeint le documentarise américain Frederick Wiseman dans Near Death ? Un peu des deux, sans doute. Le tournage de ce «memento mori» s’est réalisé avec le plein assentiment de la vieille dame. Qui fut une enseignante engagée et féministe.


De même, celui des ses proches pour sa diffusion et son articulation avec le spectacle que cosigne un binôme. Le metteur en scène Alain Platel, créateur il y a plus de trois décennies des Ballets C de la B jouant notamment sur le corps handicapé, le tabou et les non-dits, et Fabrizio Cassol, compositeur défricheur de musicalités de la sono mondiale alliant réinvention des traditions et expression mainstream.


Bertrand Tappolet




Site de l’artiste: www.lesballetscdela.be/fr/

#AlainPlatel #LBalletsCdelaB #RequiempourL.

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