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Le Rhône méconnu

Dernière mise à jour : 15 déc. 2023

La photographe Yohanne Lamoulère réalise une étonnante remontée du Rhône avec "Les Enfants du fleuve". Entre documentaire et conte.


"La Nuit tombe", photo de la série "L'Oeil cacophonique" inspirée de l'univers dada et de Facebook. Aurore Valade



"Epoca" extraite de la série "L'or gris". Aurore Valade

Accompagnée de son Rolleiflex argentique fétiche, la femme d’images installée à Marseille a entrepris un périple le long du Rhône, depuis son delta jusqu’au pied des glaciers, couvrant ainsi un territoire de 812 kilomètres.


Le voyage s'est effectué à bord d'Anita, un navire hybride résultant de la fusion d'une péniche abandonnée et d'une caravane. La photographe a enfin contourné l'interdiction de navigation du côté suisse en achevant son périple en mobylette et voiture.


Itinéraire atypique


Son projet a débuté par l'exploration d'une île isolée dans le delta du Rhône en Camargue, où elle a séjourné plusieurs mois au début du confinement pandémique. Sans eau courante ni électricité. Le temps est alors à l’univers du conte. Ainsi le portrait de sa fille alors âgée de huit ans, si rétive à prendre la pose en costume d’indienne pop vintage, arc en mains.


Des ateliers photos avec des enfants à Port-Saint-Louis-du-Rhône et à Marseille ont suivi. Pour explorer l’idée d'insularité. «Sur la base de récits, nous avons façonné histoires et personnages Avant de les mettre en scène. Un quartier populaire lui-même est une île dans son lien au huis clos.»


Au-delà de sa dimension géographique, l'artiste évoque l'insularité comme une expérience vécue dans plusieurs dimensions, soulignant sa chance de vivre une partie du confinement pandémique sur une île sauvage bien qu’installée au cœur d’une région fortement impactée par les usines du secteur pétrochimique.


Cette membre du collectif de photographes Tendance Floue travaille aussi depuis 2004 dans les quartiers nord de Marseille. Elle met en exergue le droit de vivre aux marges d’une cité à l’urbanisme jugé «chaotique» et en voie de gentrification (séries Manger tes yeux – Ici ment la ville, Gyptis & Protis, Faux-bourgs).


Lenteur et instantanéité


Son projet peut se développer grâce à la commande publique faite à 200 lauréats du Ministère de la Culture et de la Bibliothèque nationale de France visant à réaliser une radioscopie du pays et documenter le Territoire d’après Covid. Le long du parcours, l’artiste capture des figures marquantes, traduisant la diversité des passants des berges.


Elle immortalise également des actes de résistance, notamment en photographiant son ancien compagnon arborant un drapeau noir dans les eaux camarguaises. Son intérêt pour toutes les formes de résistance, sa fascination pour la forme du cercle transparaîtront dans son film à venir mettant en scène un protagoniste principal singulier, un rond-point. En d’autres termes, explorer la manière dont une société «nous fait littéralement tourner en rond».


Le choix du Rolleiflex argentique, avec sa lenteur propre, lui permet de saisir des instants authentiques dans un style qui mélange l'immédiateté et une pose parfois plus alanguie. Les visages rencontrés en cours de route reflètent la diversité des habitants des berges, contribuant à créer une mosaïque de vies humaines le long du Rhône. Elle rencontre ainsi Mr. Harold, clown «un brin nihiliste» animant la vie de campings situés notamment le long des berges.


Etrangeté


Dans sa tenue de travail, il s’allonge de lui-même dans un transat. «Nous avons développé un rapport distant avec ce fleuve sachant que l’on ne peut pas y pêcher côté français. Ainsi la photo d’un gant blanc dans ses eaux polluées est symbolique de la main de l’homme salissant le paysage.» Les images mettent en lumière le contraste entre l'exploitation intensive du fleuve et son caractère quasi sauvage.


A Lausanne, elle rencontre des personnes incroyables baignant dans une lumière qui la fascine. Dont Corine qui fait figure de sirène. Et un couple d’amoureux. Au-delà de la documentation territoriale, la réalisation soulève des questions essentielles sur la nature de la photographie et son rôle social. Yohanne Lamoulère invite ainsi à une réflexion sur l'implication des photographes, plaidant pour un lien plus égalitaire avec les personnes photographiées.


Bertrand Tappolet


Photos: Yohanne Lamoulère. Série Les Enfants du fleuve. Avec l’aimable autorisation de l’artiste-Tendance Floue






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