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Tu n’as rien vu à Utøya ?

Dernière mise à jour : 19 nov. 2019

Revenant en fiction sur le vécu en temps réel de victimes d’un massacre, Utøya 22 juillet marque les esprits et questionne.

L'actrice Andrea Berntzen joue Kaja, une ado traquée par Anders Breivick, tueur de masse


Une poursuite sans issue. "Utøya 22 juillet"

Vendredi 22 Juillet 2011. 17h25. Ciel gris, images assombries, air froid, terre humide. En un seul plan séquence, la caméra flottante, empathique du film Utøya 22 juillet du cinéaste norvégien Karl Poppe fait corps avec des adolescents impitoyablement menacés, traqués et exécutés par un tueur ici quasi invisible, Anders Breivik. Il est armé d’un fusil automatique Ruger Mini-14, un Clock 34 et de 1500 cartouches.


Vêtu d’un uniforme de policier, l’assassin de masse et extrémiste de droite sillonne une île de 10 hectares, vaguement en forme de cœur, Utøya, plantée à 40 kilomètres d’Oslo. Son massacre fait sur ce territoire insulaire, 69 morts en 72 minutes. La catastrophe laisse des survivants traumatisés à vie. Une réalité qu’aborde à la manière d’un reportage de fiction documentaire classique, Un 22 juillet de Paul Greengrass.


Sans oublier Rekonstruktion Utøya, de Carl Javér. Plusieurs épisodes du drame sont narrés par des rescapés sur un plateau évoquant le cinéma ou le théâtre au cœur. Nous sommes au coeur d’un dispositif rappelant Dogville de Lars Von Trier: boite scénique noire, marquage blanc au sol pour la topographie stylisée des parcours, lieux, tueries et faits. Des adolescents qui n’étaient pas sur l’île sont alors invités à la jouer, sous la direction du témoin des faits.


Spectateur captif

Sur l’île, des centaines de jeunes liés au Parti travailliste sont réunis pour une université d’été. Ils se trouvent d’abords plongés dans une sombre inquiétude alors qu’a explosé à Oslo une bombe touchant des bâtiments ministériels. Bilan de cette attaque perpétrée par Anders Breivik: 8 morts. Les militants appellent alors leurs proches, dont certains travaillent dans le quartier visé par l’attentat. A ce jour, le fait qu’aucune évacuation préventive de ces personnes ainsi que la lenteur des forces spéciales à intervenir lors du carnage restent des éléments d’interrogations et de controverses.


Basé sur des récits de rescapés du drame, le film suit principalement Kaya, une jeune fille qui n’a en réalité jamais existé et meurt à la fin. Chez l’ancien reporter de guerre, le filmage va multiplier les effets de réel, parfois controversés: caméra portée à l’épaule aux mouvements désordonnés, regard face objectif de la protagoniste principale. Le but ? Faire participer physiquement et sensoriellement le spectateur à la situation de victimes apeurées et traquées.


Ce parti pris limite ainsi la vision à croiser furtivement plusieurs événements: jeunes fuyant désespérément, coups de feu et hurlements de victimes, cadavres fichés dans la falaise, abandonnés en sous-bois ou jonchant la rive. Face à la menace mortelle, dont ils ne savent s’il est un unique meurtrier ou plusieurs, nulle solidarité ou fraternité ne les traverse. Seul l’impératif biologique et l’implacable logique de la survie immédiate et une terreur panique semblent les animer.


Conte archaïque

L’une des bandes-annonces (dont le film ne reprend aucune image) se voulait pourtant exemplaire d’un cinéma mémoriel et archéologique, dans la lignée du documentaire Shoah sur l’univers concentrationnaire. Au travelling sur les rails menant à Treblinka proposé par Claude Lanzmann, se substitue ici la lente avancée de l’objectif le long d’un camp de tentes reconstitué sur une île voisine d’Utøya. Elle dévoile simultanément une scène de crime dévastée et le mémorial d’une histoire périlleuse à mettre en images.


Or ce louable teaser est en porte-à-faux avec le long-métrage qui prend des allures de conte archaïque, horrifique et cruel. Utøya 22 juillet rejoint ainsi notamment certains films de prédateur aquatique, tel Le Récif. Et son requin pistant un groupe de naufragés, les tuant un à un. Ce, en alternant le fameux point de vue en caméra pseudo subjective de la protagoniste impitoyablement chassée.


Bertrand Tappolet


#Utøya22juillet #Utøya #KarlPoppe




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