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Le flux d’un regard patient

Les films sensoriels d’Irene Gutiérrez sur des figures oubliées de l’histoire cubaine privilégient la contemplation.


 GuilhermeBothelo Contre-mondes
"Entre perro y lobo" d’Irene Gutiérrez. Les rituels d'un engagement révolutionnaire passé.


Contre-mondes  Bothelo
"Entre perro y lobo" d’Irene Gutiérrez.

Entre perro y lobo (Entre chien et loup) voit la cinéaste espagnole Irene Gutiérrez s’immerger plusieurs mois dans la jungle cubaine. Pour suivre trois vétérans de la guerre d’Angola animés par des idéaux de solidarité révolutionnaire aujourd’hui oubliés.


Cet essai sensoriel, physique, psychologique et idéologique serpente sur les chemins de la fiction et du documentaire ouverts par des combattants vivants dans la précarité. «Ils continuent de s'entraîner pour une mission sans fin : un jeu de guerre dans lequel ils peuvent encore se sentir respectés, forts et, surtout, spirituellement jeunes», précise la cinéaste.


Vestiges d’une guerre oubliée

A l’image, un trio de vétérans de l’engagement cubain en Angola de 1975 à 1991. Un conflit qui verra l’avènement au pouvoir du Mouvement populaire de la libération d’Angola (MPLA). Pour les vétérans cubains de cette guerre, Castro refusera toute pension, estimant qu’ils n’étaient pas des «mercenaires».


Miguel, Santana et Estebita refigurent les postures au ralenti en les décomposant de leurs combats au couteau de leur passé héroïque. Les protagonistes semblent errer dans d’incertaines limbes. Essentiellement à fleur de peau, entre surface et profondeur, le filmage des protagonistes transmet la subtilité de corps qui se donnent à déchiffrer, malgré leur opacité tenace, comme un faisceau d’expressions, actions et réminiscences.


A Cuba, «existe une rhétorique gouvernementale épique qui marque la distance entre idéaux révolutionnaires et réalité d’êtres humains de ces ex-soldats. Il m’intéressait d’explorer ce paradoxe», confie la réalisatrice.


Disparitions

Chez Irene Gutiérrez, née en 1977 et formée en Espagne et à Cuba, les corps prennent le temps d’exister, habitant les espaces et entrant en interaction avec eux. «Dès mes études documentaires, l’accent a été mis sur l’importance d’un homme témoignant de ce qu’il a vécu. Ceci afin de documenter un parcours de vie et préserver les traces d’existences invisibilisées. L’ensemble des sujets portraiturés dans mes films évoluent au cœur de situations impliquant plusieurs formes de disparition de soi.»


Elle s'est ainsi lancée dans le long-métrage avec Hotel Nueva Isla (2014) établissement touristique déserté de la Havane. Elle y suit Jorge, un vieil homme, sorte de fantôme beckettien. Cette réalisatrice de l’entre-deux interroge les articulations du temps au langage cinématographique, les rapports entre rêve et réalité, imaginaire poétique et vécu.


Sidération

Le cinéma d’Irene Gutiérrez produit un choc étrange et profond sur le spectateur, faisant l'effet d'un étrange monolithe. Ce qui y domine? Le peu de récit, nul rebondissement ou événement spectaculaire. Juste la puissance fascinante du temps qui s'écoule, des gestes et des corps scrupuleusement observés. Soit une manière singulière d’être au monde, courageuse, constante, intègre et totalement fidèle à une idéologie dont on ne bat plus monnaie.


Dans leur meilleur, ses films retrouvent les qualités du réalisateur espagnol José Luis Guerin abolissant les frontières avec lesquelles sont clivées les époques (passé, présent, devenir), les êtres - morts, vivants, personnes, personnages -, les genres - documentaire, fiction, poème et portrait.


Bertrand Tappolet


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