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Se perdre dans les ombres

La première écoute de Lost in Shadows, album de l’une des song-writeuses américaines les plus douées de sa génération, Ashley Paul, vous empêche de faire quoi que ce soit d'autre.

Ashley Paul: Le clair-obsur de sensations intimes


Ashley Paul: une musique des profondeurs.

A l'écoute de la musique signée Ashley Paul, vous ne pouvez rien faire d'autre, excepté vous penchez en lisière de larmes dans un bouleversement de l’être d’une indicible douceur et fraîcheur. Il est à présent parfaitement clair que cette voix ne chante rien que pour vous vos états de demi-sommeil. Où l’inconscient le plus fécond infuse et travaille les sensations nébuleuses d’être au monde. Telle simple beauté nue affole et on s'empresse de la couvrir autant que possible de figures connues, dont la Björk des Sugarcubes, jalon qu’elle accueille non sans bienveillance. Mais chez Mrs. Paul, quelque étrange singularité résiste.


Et rien n'oblige à lui donner d'autre label que celui d'un mystère que ne se révèlera jamais pleinement. Comment la musique peut-elle lutter aujourd'hui contre la violence de la lumière en nous ramenant sans cesse à l'inconnaissable d'une réalité qui ne va pas sans son ombre ? Telle est la question à laquelle se frotte Ashley Paul.


Juxtapositions sonores

Sur scène, coulée dans son habit de studieuse Odette Tout-le-Monde qu’aurait pu imaginer l’écrivain Éric-Emmanuel Schmitt (chemises à carreaux vichy, jeans et mocassins années 50), la polyinstrumentiste Ashley Paul ressuscite par la médusant sobriété d’une brassée de trois notes distendues la guitare d’un Fred Frith, le saxophone parfois hurlant de John Lurie, la percussion orientalisante et ritualisée animée par le mouvement d’un archet.


L’artiste cultive une voix susurrante prompte à vous déboutonner l’oreille dans sa sortie de nuits d’insomnie. Ses juxtapositions sonores disent un univers de berceuses et de contes tuilant musique chambriste, jazz évoquant la rondeur et la suavité au romantisme épanché du maître historique du sax alto américain Johnny Hodges (1906-1970) et un artisanat populaire ample et chaleureux de la mélodie. Un album conçu après 11 mois de silence ayant suivi la naissance de sa fille.


Funambule fragilité

C’est ferme et sinueux avec une sérénité touchant au plus grand détachement. Volontiers soumis à l’attraction du blues, Lost in Shadows garde la mémoire «de nombreuses heures passées à dormir la nuit dans un rêve comme un état de demi-conscience, d'obscurité; un sentiment accablant de solitude et d'épuisement s'est fait jour par un nouvel amour profond», se confie la musicienne à l’issue d’un concert d’une merveilleuse fragilité funambule.


Quel est donc cet amour qui rend seule et plus présente à la fois ? Une manière tour à tour ouatée et âpre traversée de frictions et «dissonances» éphémères de composer. Sans débordement, Ashley Paul dissout un processus intuitif au cœur d’une introspection intimiste dont on ne connait guère d’équivalent hors dans l’univers de l’autofiction.


Ainsi sur Breathless Air, plane l’esprit du poétique et charnel journal de maternité signé Maggie Nelson, Les Argonautes. Et son corps en respirations et espaces du dedans redécouverts. Des courants d'air, des choses compactes aussi, indivisibles. Se joue alors avec Ashley Paul une expérience de l'être dont toute la société nous sépare. Un oui profond.


Bertrand Tappolet


#AshleyPaul #Lostinshadows #MaggieNelson

Photo noir-blanc concert: Laurent Orseau. Photo portrait couleur: Jenny Berger Myhre




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