top of page
  • Photo du rédacteurbtappolet

Le rouge est violence

Dernière mise à jour : 26 nov. 2023

Passer par les mots de Perrine Le Querrec sur la base de témoignages, les vécus de violences faites aux femmes, tel est le pari du chœur féminin "Les Rouges Putes".

"La Nuit tombe", photo de la série "L'Oeil cacophonique" inspirée de l'univers dada et de Facebook. Aurore Valade



"Epoca" extraite de la série "L'or gris". Aurore Valade

En partant de témoignages de victimes, un chœur de femmes donne de la voix dans l’espace public à Genève pour faire pièce au féminicide. 


Nommer une chose, c’est la faire exister. 

«Je me tais / Ta gueule! / Il me tue / Nous nous taisons / Vous, vous taisez / Ils assassinent » énonce dans le poème "Conjugaison" ("se taire"), une voix féminine extraite de "Rouge Pute" écrit sur la base de témoignages de victimes de la violence conjugale par Perrine Le Querrec à Louvain en 2018 puis à Genève (2019). «Comment craindre? un danger dissimulé sous tant de bonnes manières / Comment supporter? une vie cadenassée par tant de surveillance» ("La bonne éducation"), s’interroge une autre femme pour Les Alouettes toujours à partir des vécus de victimes. Restitution des tortures psychiques, physiques et sexuelles subies.


Sortir du fait divers


Face à une telle réalité trop souvent oubliée ou scandaleusement réduite à un storytelling de fait divers, "Les Rouges Putes" s’affirme dans l’espace public genevois à deux reprises en novembre 2022  et novembre 2023 dans le cadre du Festival Les Créatives. «Depuis notamment la vague MeToo, la prise de conscience de la réalité des féminicides ou meurtres de femmes parce qu’elle sont femmes prend de l’ampleur. Mais sans que certaines réalités sociales, juridiques et politiques ne changent de manière décisive», explique l’organisatrice de l’événement, la metteure en scène Antea Tomacic.


C’est cette évolution que veut favoriser ce chœur de 40 femmes en colère, "Les Rouges Putes". Comme le collectif français Nous Toutes tenant un décompte quotidien des féminicides et son pendant suisse Stop Femizid, et Perrine le Querrec, à sa manière en recueillant les témoignages de femmes violentées pour les poétiser, il s’agit bien de lanceuses d’alerte. Toutes font en sorte que l’on ne puisse plus se détourner de ces questions aussi vitales que cruciales», poursuit l'artiste.


Expérimentation poétique


Pour mémoire, Perrine Le Querrec a d’abord été recherchiste indépendante œuvrant dans l’édition, la télévision ou le cinéma. Ses choix d’écritures dans les domaines poétiques, romanesques ou pamphlétaires? Opérer par chocs alternés, tendre à faire parler silences et non-dits au cœur d’un univers à la fois étrange et familier. L’image qu’elle condense jusqu’au vertige et l’archive sont les points cardinaux à ses expérimentions poétiques. «Putain cognait-il si je mettais du rouge / Elle déclenche la violence la féminité / Les insultes l’interrogatoire les brutalités / Rouge sang / Dans ma nouvelle collection je choisis un tube /Rouge Pute / Je dessine mes lèvres, redessine ma vie / Visible / Vivante / Rouge vif». ("Rouge Pute").


De fait, Il s’agit d’une littérature de témoignages passée au filtre d’une poésie aux images percutantes, littéralement radioactives dans leur rémanence. Les lignes de faille en sont plus succinctes qu’un tweet. Ou une story sur Instagram et Facebook. Au fil des deux recueils de poèmes-témoignages stylisés, Rouge Pute et Les Alouettes, se dessinent en une forme incroyablement concise, juste et percutante, la pénibilité, l’incertitude, le dégout de soi et le désarroi de femmes en état de siège. Ne s’appartenant plus, elles désespèrent de se préserver de cette maltraitance sous influence. Leurs conjoints les marqueront à vie, elles et leurs proches. Un stress post-traumatique aux symptômes multiples (maux de ventre, paralysie, difficultés à respirer…) peut les affecter à vie.


Realtions de pouvoir


Ce happening met en lumière les liens entre harcèlements, insultes et violences multiformes affectant les femmes au quotidien avec leur meurtre, le féminicide. Un terme non reconnu par la loi en Suisse comme en France alors qu’il l’est en Espagne. «Dans "Féminicides. Une Histoire mondiale", Christelle Taraud avec d’autres auteur.es a montré qu’il existe un système de violences profondément ancré et incorporé dans nos mœurs individuelles et collectives. Touchant femmes et hommes, ce système de relations de pouvoir est complexe à démonter si ce n’est à changer. Nous sommes dans des rapports patriarcaux de domination», relève Antea Tomicic. Celle-ci a déjà porté à la scène, sous forme d’un oratorio, le récit d’un viol et des dommages collatéraux "Le Prénom a été modifié", récit autour d’un viol signé Perrine Le Querrec (dans le cadre des Créatives en 2019).


Aux yeux d’Antea Tomicic, «Il s’agit d’abord d’une littérature de terrain mise à distance par une écriture poétique. Autrement cette parole serait peut-être réductrice ou didactique. On entend ce que représente le fait de se réveiller avec la culpabilité, la honte et la peur au ventre. Ce dont ces femmes violentées peuvent témoigner? Les mécanismes d’emprise sont pernicieux. Des menaces de suicide à ceux de tuer les enfants en passant par les conditions économiques, le départ de la victime du foyer conjugal est loin d’être une évidence. La parole poétique donne ici voix à des paroles rarement entendues. De nombreux hommes ont écrit à Perrine Le Querrec pour lui dire leur prise de conscience par la parole poétique et l’en remercier.»


Bertrand Tappolet


Photographies: Kenza Wadimoff. Les Créatives, 27 novembre 2022. Le Mur des Réformateurs, Genève.






Comments


bottom of page